DÉCISION COMMENTÉE · TRIBUNAL SUPRÊMECalomnie dans un média spécialisé : le triple test et le devoir de vérification des sources
DÉCISION
Arrêt de la Chambre criminelle (2026)
JURIDICTION
Tribunal suprême, Chambre criminelle
IDENTIFICATION
Délit de calomnie, article 205 du Code pénal espagnol
DISPOSITIF
Pourvoi rejeté, condamnation et dépens maintenus
Un journaliste spécialisé en information maritime a publié, sur un portail sectoriel, un article imputant à un chef d’entreprise et à son fils la participation à une escroquerie commise en 1997 lors de la privatisation de chantiers navals publics galiciens, avec des bénéfices de plusieurs centaines de millions de pesetas, et comportant une photographie de l’intéressé. Le journaliste lui-même a reconnu que les plaignants n’avaient jamais fait l’objet d’une enquête ni d’une condamnation pour ces faits. Le Tribunal suprême a confirmé la condamnation pour calomnie.
La décision constitue une application exemplaire du triple test constitutionnel qui délimite la frontière entre la liberté d’information et la protection pénale de l’honneur.
Les faits et le parcours procédural
- Article publié sur un portail spécialisé en information maritime
- Imputation d’une participation à une escroquerie de 1997 lors d’une privatisation de chantiers navals
- Mention de bénéfices de plusieurs centaines de millions de pesetas
- Publication d’une photographie de l’intéressé
- Les plaignants n’ont jamais fait l’objet d’une enquête ni d’une condamnation pour ces faits
- Sources invoquées : un article de presse vieux de seize ans et des conversations non identifiées
- Le journaliste est décédé en cours de pourvoi et sa fille a poursuivi la procédure
- Le Tribunal suprême rejette le pourvoi en tous ses moyens
Les clés juridiques
- Distinction entre liberté d’expression, qui couvre les opinions, et liberté d’information, qui couvre les faits
- L’information sur des faits exige une diligence dans la recherche et la vérification des sources
- Triple test : véracité, pertinence publique et proportionnalité
- L’article 205 exige une imputation concrète et précise de faits constitutifs d’infraction
- Mépris téméraire de la vérité en l’absence de vérification auprès de sources solides
- Indemnisation de 20 000 euros au titre de l’article 9.3 de la loi organique 1/1982
LA DOCTRINECe que juge le tribunal
Opinion et fait : deux libertés distinctes
L’arrêt part d’une distinction qui continue de susciter des confusions en pratique. La liberté d’expression protège les jugements de valeur, les opinions et les critiques, qui par nature ne sont pas susceptibles de preuve de véracité et bénéficient d’une marge très large, même lorsqu’ils sont désagréables ou blessants. La liberté d’information protège la communication de faits, et précisément parce que les faits sont vérifiables, sa protection est subordonnée à une exigence supplémentaire : la diligence dans la recherche et la vérification des sources.
Le triple test constitutionnel
La juridiction applique le schéma classique en trois étapes. D’abord la véracité, qui n’exige pas une vérité objective mais une diligence raisonnable dans la vérification : le journaliste doit avoir recoupé auprès de sources solides avant de publier. Ensuite la pertinence publique du sujet et le caractère public de la personne visée. Enfin la proportionnalité dans la forme de la communication, qui exclut les expressions inutilement vexatoires. L’article examiné a échoué dès la première étape.
La vérification des sources et le mépris téméraire de la vérité
Les sources invoquées étaient un article de presse vieux de seize ans et des conversations avec des personnes du secteur qui n’ont pas été identifiées. La juridiction considère que ce matériel ne satisfait pas à la diligence minimale exigible lorsqu’on impute à une personne identifiée la commission d’une escroquerie. S’y ajoute un élément décisif : l’auteur lui-même a reconnu que les plaignants n’avaient jamais fait l’objet d’une enquête ni d’une condamnation. Publier l’imputation avec cette connaissance caractérise le mépris téméraire de la vérité qu’exige l’article 205.
L’imputation concrète et précise
L’incrimination de calomnie exige l’imputation d’une infraction avec connaissance de sa fausseté ou mépris téméraire de la vérité, la jurisprudence ayant précisé que cette imputation doit être concrète et précise, et non une insinuation générale ou un soupçon. Attribuer la participation à une escroquerie déterminée, située dans le temps, se rapportant à une opération identifiée et accompagnée de la photographie de l’intéressé satisfait largement à cette exigence de précision.
L’indemnisation du préjudice moral
Le montant a été fixé à 20 000 euros pour les deux plaignants au titre de l’article 9.3 de la loi organique 1/1982 relative à la protection civile du droit à l’honneur, à l’intimité personnelle et familiale et à l’image. Le Tribunal suprême écarte le moyen dénonçant l’arbitraire de cette évaluation et confirme également la condamnation aux dépens au titre de l’article 901 de la loi de procédure pénale.
LA LECTURE DU CABINETCe que cela signifie en pratique
Pour le média et le journaliste. La défense face à une plainte pour calomnie se construit avant la publication, non après. Conserver la trace documentaire de la vérification, identifier les sources même si elles sont protégées dans la publication, et documenter les tentatives d’obtenir la version de l’intéressé sont les diligences qui permettent d’établir le sérieux de la démarche. Un article vieux de seize ans ne constitue pas une vérification.
Pour la personne visée. Il convient d’agir rapidement et de documenter la diffusion : captures datées, audience du portail, reprise sur les réseaux et incidence professionnelle. L’évaluation du préjudice moral au titre de l’article 9.3 tient compte de la diffusion et du bénéfice retiré par l’auteur de l’atteinte, éléments qui doivent être établis.
Sur les voies pénale et civile. Toute atteinte à l’honneur n’appelle pas la voie pénale. À défaut d’imputation concrète d’une infraction ou de mépris téméraire de la vérité, la voie appropriée est la voie civile de la loi organique 1/1982. Déposer une plainte sans ces éléments conduit au classement et peut générer des dépens.
QUESTIONS FRÉQUENTESQuestions fréquentes
Quelle différence entre calomnie et injure ?
La calomnie de l’article 205 du Code pénal espagnol consiste à imputer une infraction avec connaissance de sa fausseté ou mépris téméraire de la vérité. L’injure de l’article 208 porte atteinte à la dignité en lésant la réputation ou l’estime de soi, sans qu’il soit besoin d’imputer une infraction déterminée.
Qu’est-ce que le triple test constitutionnel ?
C’est le schéma permettant de vérifier si une information est couverte par la liberté d’information : véracité, entendue comme diligence dans la vérification des sources, pertinence publique du sujet et proportionnalité dans la forme de la communication.
La véracité exige-t-elle que l’information soit objectivement exacte ?
Non. Elle exige une diligence raisonnable dans la vérification avant publication. Une information qui se révèle finalement inexacte peut être protégée si elle a été recoupée auprès de sources solides ; une information exacte peut ne pas l’être si elle a été publiée sans aucune vérification.
Comment calcule-t-on l’indemnisation du préjudice moral ?
Au titre de l’article 9.3 de la loi organique 1/1982, en tenant compte des circonstances de l’espèce, de la gravité de l’atteinte effectivement causée, de la diffusion ou de l’audience du média et du bénéfice retiré par l’auteur de l’atteinte.
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Commentaire rédigé par l’équipe de SCJE à partir de sources publiques relatives à la décision. Son contenu est résumé à des fins d’information, sans reproduction intégrale. Il ne constitue pas un conseil juridique individualisé. Source consultée: Tirant lo Blanch, actualidad jurídica.
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Francisco Javier Martín Porras
Abogado penalista, socio de Société de Conseil Juridique et Expert y creador de la metodología LIWARD®. Dirige la defensa en procedimientos penales de alta complejidad, combinando estrategia procesal con análisis pericial y forense. Conozca al equipo →


